Un train nommé d...

Publié le par Artémis

 

1 / [19 novembre, 00h01]

 

Marianne avançait courbée en scrutant le sol jusqu’à ce qu’enfin elle mit la main -ou peut-être le pied- sur l’objet de sa quête. Elle ramassa donc son billet qui venait de choir et, munie de sa valise,  courut à la poursuite du 15h30-12 qui ne faisait pas grève (quelle chance !) espérant rattraper le fameux temps-perdu-qui-ne-se-rattrape-jamais. Heureusement, le train était encore à quai. Rapidement, elle grimpa dans le wagon et chercha son compartiment. Arrivée à bon port, elle poussa du pied sa valise sous la banquette et s’assit. Puis, ôta son écharpe dans les mailles de laquelle sa pince crabe s’était coincée, son manteau et sortit un mouchoir à cause de ce satané froid d’hiver. En face d’elle, un gamin à l’air effronté l’observait avec une moue boudeuse et un regard sournois. Visiblement, il voyageait seul. Elle regarda quelques minutes le paysage qui défilait vite (plus vite encore) par la vitre. Puis extirpa, de sa valise, un bloc et un stylo et commença à noter quelques lignes avant que sa plume ne fut arrêtée net par un ‘qu’est-ce t’écris ?’ insolent d’indiscrétion. D’un coup d’œil furtif et peu aimable, elle fixa le curieux minot. ‘Rien !’ rétorqua-t-elle sur un ton qui voulait couper court. ‘Bah, pourquoi t’écris si c’est rien ?! C’est pas logique !’ Mais où allait-on si même les mômes de dix ans se mettaient à parler de logique pensa-t-elle intérieurement. ‘Fais voir’ insista-t-il. Croyant avoir trouvé la parade, elle l’interrogea ‘Quel âge as-tu ?’ ‘Dix ans’ (vous remarquerez au passage que j’avais deviné juste. Mon côté pythie…) dit-il avec fierté. ‘Eh bien, je te montrerai quand tu en auras onze’ répondit-elle avec un petit sourire satisfait.

 

Dix minutes s’écoulèrent quand un ‘montre-moi maint’nant’ retentit. Interloquée et agacée, elle répliqua sèchement ‘tu n’as pas onze ans, je ne peux pas te montrer !’ ‘Mais si, je les ai ! Depuis une minute et seize secondes exactement’ lança-t-il en consultant une montre à la technologie poussée tout en affichant un sourire de triomphe qui ressemblait plutôt à une grimace.  Pressée d’abréger cette discussion abracadabrante, elle tourna son bloc vers cette espèce de tête à claques ambulante qui ne faisait rien qu’à l’embêter. ‘Boh, c’est même pas intéressant’. ‘Tant mieux !’, répliqua-t-elle réjouie. Enfin tranquille, elle ne prêta même plus attention à ce turbulent voisin qui, lui tournant le dos, tuait le temps en donnant des coups de pieds dans la banquette qui, elle aussi, l’avait supportée jusque là. Et d’annotations en griffonnages, de dessins approximatifs en fulgurances lyriques inspirées par l’évasion du voyage et le relatif silence du voyou, le bloc se noircit et le temps fila aussi vite que le train qui approchait d’une gare.  Suivant la décélération non scélérate, l’arrêt brutal annonça enfin l’instant tant espéré : le départ de la peste juvénile (ouf, merci mon Dieu !). Cependant, elle ne fut pas longtemps seule. Une minute à peine avant que la porte ne s’écarte pour laisser entrer un after-shave ambré qui lui souleva le cœur (ou plutôt l’estomac). Le suivant comme son ombre, et emmitouflé dans une houppelande mollassonne, un homme s’engagea dans le compartiment et s’assit face à elle. Quelque chose qu’elle ne sut définir la troubla immédiatement. Tandis que le vent soufflait dans la plaine provençale et que le train redémarrait dans une lente convulsion de corps grippé et fiévreux, le remplaçant du garnement ouvrit un livre à la couverture fascinante de mauvais goût sur laquelle trônait un 'Et si c’était ça le bonheur ! 'en lettres tapageuses.

    

  

2 / 

    

 Dehors, les arbres décharnés agitaient leurs paluches jaunes dans un signe mécanique d’au revoir. Ou d’adieu, peut-être. Les corneilles bayaient et croassaient dans un vol lourd d’amertume et de repentir. Les nuages saignaient sur la nuit qui prenait son long tour de garde. Et le souffle du train feutrait ce tableau vivant. Lentement mais sûrement, l’ombre absorbait la clarté, enveloppait, recouvrait, dissimulait tout, ne laissant filtrer que quelques lumières électriques éparses comme autant de signes de présence humaine. Comme des lucioles artificielles et fixes. Le menton appuyé sur sa main et le coude posé sur le rebord de la vitre, Marianne détaillait discrètement mais attentivement son voisin. Intriguée, elle cherchait à comprendre cette impression inexplicable de déjà-vu. Ou de connu reconnu. Voire de déjà-vécu. Mais malgré un examen minutieux de sa tenue, de sa morphologie, de ses gestes, rien ne lui permettait de percer l’impénétrable et persistant mystère qui lestait l’atmosphère. La pluie dont les ongles tapotaient nerveusement sur le verre attira son attention mais ne lui fournit aucun indice, comme on pouvait s’en douter.

 

 A suivre... (est-ce vraiment utile de le préciser... ?)

  

  

           

Textes des deux chansons du talentueux Karl Broadie (ici) qui m'ont accompagnées pendant l'écriture des quelques lignes de la seconde partie.

 

 

 

 

To you & me

    

 

 

  
Black crow callin'

Publié dans Fictions

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dasola 25/11/2008 20:58

Bonsoir, bien ce début de nouvelle ou de roman. Le style est prometteur. Cela donne vraiment envie de lire la suite. Bonne soirée.

Artémis 27/11/2008 00:25



Merci Dasola. La suite était déjà publiée sur mon autre blog. Ici aussi désormais.



D'Ocean 25/11/2008 20:38

Vraiment bien...avec ta musique...l'envie partagée de jeter ce gamin...et tes recherches d'expressions...ce nouvel arrivant à l'odeur peu attirante...tu sais bien attirer le lecteur dans ton monde! Biz& belle soirée***~~
Ah oui...tu a décrit exactement la couleur des nuages les soirs de Mistral..j'avais envie de te demander si tu étais venue en Provence Samedi! Car tout y est!!!~~

Artémis 27/11/2008 00:20



Merci. Plusieurs séjours estivaux (juillet et septembre) en Provence (Vaucluse et Drôme principalement), il y a quelques années qui
m'ont très certainement imprégnée.... avec quelques jours de mistral (début septembre)... Mais pas samedi, malheureusement... ;))


 


Biz


 


V.