Un train nommé d... (épilogue)

Publié le par Artémis

Suite et fin de ceci

 

Songeuse, les yeux dans le vague et dans le brouillard qui se levait de terre et ennuageait les réverbères  bordant les routes lointaines et parallèles à la voie ferrée, elle ne remarqua pas immédiatement que l’homme la dévisageait à son tour. Mais, comme alertée par un sixième sens, sentit le poids de son regard sur elle. Sans ciller, sans parler, comme des animaux qui se flairent et s'évaluent, ils restèrent les yeux de l’un plantés dans ceux de l’autre. Puis, il se pencha légèrement vers l’avant et, manche après manche, défit son manteau informe. Sans doute parce qu’elle tranchait singulièrement, la tenue moderne, chic et sobre qu’il gardait sous le manteau étonna Marianne. Il reprit son livre et remarquant que la couverture encore assez largement détrempée par la pluie se gondolait (ni à Venise, ni de rire), en ôta la jaquette ; révélant un autre livre à la présentation dépouillée : Les mots (que je n’ai pas lu) de Sartre. A ce stade, vous vous demandez sûrement –comme Marianne, d’ailleurs-  ce qu’il va encore enlever et peut-être même pronostiquez-vous : postiche, fausse barbe (par bonheur, il n’en a pas du tout), oeil de verre (ou de bœuf), dentier et que sais-je encore. Mais, sans vouloir m’avancer -et éventuellement vous décevoir- je crains que cet extravagant strip-tease n’ait pas lieu… (désolée).

 

Au bout de quelques minutes, il cessa sa lecture, posa le livre et sortit de la poche intérieure de son manteau étendu sur la banquette, une sorte de grand carnet à spirales verticales. Après l’avoir rapidement feuilleté, il annota la marge de quelques mots dont la plume grattant le papier ne trahit pas la teneur. En entendant ce léger bruit, Marianne releva la tête et tomba nez à nez avec le titre du petit manuscrit : Confessions d’un souffre-douleur. Ou chroniques de la haine ordinaire. Et là, instantanément, tous les éléments du puzzle s’imbriquèrent en une imparable évidence. Le souffle coupé, le cerveau parcouru à la vitesse d’un flash par l’improbable information, elle comprit immédiatement l’identité de son voisin. Les yeux baissés, il ne vit pas la stupéfaction dépeinte sur son visage. Elle respira profondément pour tenter de se ressaisir avant de lui demander avec un calme feint : ‘alors, toujours à faire endurer à ton pauvre héros l'étendue de la cruauté humaine qui récompense si souvent la bonté quand elle est dépourvue d’épines ? Des fois, je me demande si tu n’es pas un poil misanthrope. Pourtant, tu n’es pas le seul dont le cœur soit bon. Il y en a quelques autres...

 

Je n’entendis pas sa réponse et je ne sais pas combien de temps il lui fallut pour comprendre ce tour que le destin venait de leur jouer. Mais je ne doute pas que, comme dans leurs si nombreuses discussions précédentes, ils ont fini par être relativement d’accord. Et qui sait, peut-être, cette absence de désaccords fut-elle légèrement problématique. Encore, une fois…

Tout ce que je puis vous dire, c’est que dans le train qui croisa le leur, un couple âgé disputait un jeune garçon qui venait juste d’avoir onze ans. Comme ses parents le feraient aussi, d’ailleurs. Dès qu’ils le leur auraient ramené de sa courte fugue en Si mineur.

 

 

 

 

Publié dans Fictions

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D'Ocean 04/12/2008 19:58

Le train devient une scène, un plateau VIP...étonnant! Quelle intensité! Et la fin, sublime, dans l'autre sens où la peste se fait enfin régler son compte! Fort joli texte!Belle semaine & biz***~~

Artémis 10/12/2008 00:42


Mon histoire suit un déroulement rythmé par cinq sens du D, ce qui peut expliquer ton étonnement devant ce qui n'apparaît pas forcément logique à première vue. Toujours à compliquer ce qui
pourrait être simple, ainsi suis-je... ;)
Bises.

V.