L’esprit n’est jamais assez ouvert….
Voici l’anecdote que je devais vous raconter, il y a quelques temps. Après avoir laissé mon récit de côté, je suis parvenue à plus de justesse. A défaut d’un résultat qui me satisfasse vraiment…
Jeudi 24 Juillet 2008, un peu avant 19 heures. Paris.
Je n’avais pas prévu d’entrer dans une église. Mais la fontaine devant Saint Sulpice… Les fontaines, c’est presque irrésistible. Depuis toujours. Et celle-ci est remarquable. Haute d’environ six ou sept mètres d’après une évaluation rapide. Trois bassins en cascade. Et, à chacun des points cardinaux, non pas un cardinal mais un évêque ou archevêque connu. Enfin… connu… je n’ai reconnu que Fénelon et Bossuet, à échelle réelle dans une niche, surplombant gargouilles et lions altiers.
Puis Saint Sulpice, majestueuse malgré une façade partiellement masquée par les échafaudages.
En poussant la lourde porte, comme à chaque fois, le calme. Ce calme incroyable quand il succède en moins d’une minute, au brouhaha parisien. Aux rires, conversations, voitures, klaxons qui se fondent en un bruit unique et indéfinissable. Si typique des grandes villes. Ce bruit de fond qui envahit chaque interstice d’édifice, pénètre chaque oreille, enveloppe et recouvre chaque être. Mais, étonnamment, ne devient concret et évident que lorsque le silence s’impose à sa place. Et dans Saint Sulpice, comme dans les églises aux allures de cathédrales, le silence feutrait les voix, les vitraux tamisaient le jour. Tout préparait à la prise de distance, à l’élévation, au recueillement, à l’apaisement. Pour tout vous dire, c’est précisément ça que j’aime dans les églises, les cathédrales et les basiliques. Cette magie stupéfiante autant qu’indescriptible qui distance en quelques secondes le remous, la turbulence, la fièvre de la ville ou des êtres.
Malgré des dizaines et des dizaines de déambulatoires et de transepts foulés, de chœurs admirés, je demeure toujours surprise de ce calme immédiat, de ce chuchotement presque imperceptible émanant de dizaines de poitrines, de cette décélération des mouvements d'êtres presque simultanément comme engourdis, apaisés. Les pas se ralentissent. Les voix deviennent souffle ouaté. Les yeux se lèvent contemplateurs. Les mains se joignent recueillies. Les poitrines oppressées se soulèvent en une prière quasi-inaudible face à une statue de bois polychrome ou de pierre sublimée, réceptacle de tant d’espoirs. Tout amène à se tourner vers soi en se tournant vers Dieu. Le dieu des Chrétiens bien sûr. Mais Dieu –s’il existe- est un et un seul.
Et alors que je marchais, en essayant de modifier ma démarche pour assourdir le bruit de mes talons claquant sur le pavage, je regardais attentivement l’édifice. Les fresques très sombres, dont certaines étaient presque impossibles à distinguer à la seule lueur des cierges et veilleuses. Les statues sur les autels des chapelles périphériques. Les vitraux dans un état magnifique qui m’ont aussitôt conduit à penser à la Révolution, et à la dernière guerre. Et à imaginer les scènes marquantes de ces deux époques dont elle avait peut-être été le témoin pétrifié et impassible. Puis, observant la hauteur saisissante qui séparait le sol de la voûte de la nef, une foule de questions m’a envahie. Combien d’hommes avaient bâti, taillé, sculpté cette partie de l’édifice ? Sur combien d’années et de décennies ? Qu’avaient-ils vu de la construction avant leur mort ? Qu’avaient-ils ressentis à être un des chaînons de cette aventure ? Qu’avaient pensés les fidèles assis sous cette voûte lors des tous premiers offices ? Eux, qui avaient pu la voir se construire. A la différence de nous, qui ne le pourrons jamais. Quels échafaudages utilisaient-ils pour atteindre cette hauteur vertigineuse ? Par quels systèmes hissaient-ils des blocs de pierre si énormes ? Etc…
Sortant de mes pensées interrogatives et sans réponse, je revenais vers le début de la nef, près du porche, pour admirer le magnifique Christ en bois enchâssé dans une sculpture de feuillages en guirlandes. Le tout devant faire au moins cinq mètres de long. Et tandis que j’avais les yeux levés vers le Christ, est passé, à ma gauche, à une vingtaine de centimètres, le visage connu de quelqu’un que je croisais pour la première fois. Entre la vision latérale et le fait qu’il était de profil, j’ai eu un léger doute… était-ce lui ? Puis, il s’est assis sous le Christ avec la jeune femme blonde d’environ vingt-cinq ans qui l’accompagnait. Là, son regard un peu gamin, un peu paumé, balayant la foule peu dense et relativement indifférente a croisé le mien. Plus aucun doute. Sûre à cent pour cent. Lui, que je m’imaginais pas une seconde dans une église était à trois mètres de moi. Preuve vivante que j’avais encore quelques stupides préjugés. Doc Gynéco venait se recueillir à Saint Sulpice. Habituellement ? Exceptionnellement ? Je l’ignore. J’y mettais les pieds pour la première fois. J’ai pensé qu’à sa place, je n’aurais pas aimé être fixé dans ce lieu. Alors, je fus extrêmement discrète. Au bout de cinq six minutes, il s’est levé et a rejoint la messe, débutée quelques minutes avant son arrivée, dans le chœur, avec une drôle de démarche mi-chaloupée, mi-boitant.
Une des dernières personnes que je m’attendais à voir là. Et pourquoi pas après tout ? L’habit ne fait pas le moine. Les dreadlocks ne font pas le fidèle. L’esprit n’est jamais assez ouvert….