Conte hivernal -1-
La nuit prenait une couleur étrange sur le givre. La neige alanguie sur les pentes du toit du chalet d’Hermine et Renard se détachait parfois et tombait dans un bruit sourd sur la rambarde en rondins du balcon. La lueur émanant de la fenêtre semblait danser. Le souffle d’air glacé qui passait sous la porte et les vitres agaçait la bougie fichée dans un bougeoir rupestre sur la table en bois brut.
Hermine, au chaud derrière la vitre, regardait la neige se bleuir de froid. Les bûches, pauvres pénitentes au bûcher des vanités, gémissaient en craquements sinistres sous l'assaut des flammes. Non, non, pas de l’Enfer mais de la cheminée. Des flocons valsaient en confettis de feutre, les sapins tanguaient, ivres de vent tandis que la lune facétieuse s’amusait avec les nuages. Renard finit de sangler son sac à dos et se dirigea vers la porte. En croisant les yeux d’Hermine, il espérait y déceler quelques indices, sonder sa pensée. Mais elle avait rendu son regard aussi hermétique que celui d’un félin tout en captant chaque lueur de l’âme de Renard. Avoir essayé de la blesser ne lui apporterait rien. Même pas de savoir s’il y était parvenu. Rien d’autre finalement que la rendre distante et plus glaciale qu’un névé. Et pourtant, aller chercher quelques vivres présentait, vu la distance et le parcours, potentiellement quelques dangers qu’aucun n’ignorait. La montagne est aussi sublime qu’hostile.
"On dirait que le jour ne se lève pas. Je devrais peut-être attendre encore un peu"dit Renard d’une voix serrée. La réponse demeura aux abonnées absentes. Il s’approcha d’Hermine. Elle esquiva et s’éloigna de la fenêtre. Il sortit et posa son sac sur la luge. Elle referma la porte et ne le quitta pas du regard jusqu'à ce qu’il disparaisse, happé par les limbes de l’aube et de l’éloignement. Alors, elle bondit sur une chaise, cacha son museau dans ses pattes et sanglota.
Renard marcha vers le premier éclat de soleil. Ses traces dans la neige le suivaient comme son ombre au milieu de ce rail qui naissait sous les patins de la luge qu’il traînait derrière lui. Son souffle se gelait en stalactites sur son pelage, ses babines. Cette dispute, ces phrases, ces pensées tues s’entrechoquaient de synapses en synapses masquant le crissement de la neige qui s’écrasait sous ses griffes. Dans deux jours, il serait de retour. Dans deux jours, les choses seraient arrangées. Et puis, les victuailles, le feu de la séparation -et surtout dans ces circonstances- favoriseraient la réconciliation. Il se rassérénera à cette idée.
Un cauchemar réveilla Hermine. Et plus encore que le cauchemar, le message qui y était délivré par les Moires la tint éveillée: "Tout couple est un trio. Elle, lui et le lien qui les unit. Ce lien qui se nourrit d’eux autant qu’il les nourrit. L'effriter, le détruire est prendre le risque de sombrer dans la nuit diurne."
Dès cet instant, elle ne fut plus seule. Les regrets, le tourment veillaient au pied de son lit.
A suivre, bien entendu et beaucoup moins dramatiquement que vous pourriez le supposer.