Alchimie du temps

Publié le par Artémis

Parfois, les souvenirs s’ancrent sur peu de choses. Alors, comme Proust l’avait si justement et finement exprimé, un rien vous fait replonger dans le passé, télescoper le temps. Un parfum. Une voix. Une saveur. Une couleur. Un geste. Une musique. Une matière. Un détail. Parfois, juste un mot.

 

Aussi vif que ce qui y est associé est profond, prégnant et important. Aussi multiple que le sont les facettes d’une personnalité. Ou d’une histoire unique. La vôtre. La mienne. La sienne.

 

Une sorte de voyage intérieur s’opère alors. Et en cascade, tant de mémoires corrélatives se ravivent. Evidemment, cela diffère d’une personne à l’autre et suivant le degré de sensibilité et d’émotivité. Etonnant et complexe cerveau.

 



Le parfum capiteux des seringats. Le coup de foudre esthétique du Lapin agile d’Utrillo. Le temps figé, blottie au creux d’une épaule tendre. La saveur de la confiture de reines-claudes des tartines de l’enfance. Les paroles d’une comptine. Une mélodie jazz. Sa chanson. Une intonation dans la voix semblable à celle d’un amour fané. Le ronronnement d’un chat. Une photo. Un portrait. Le sable qui se dérobe sous les pieds lors du ressac des vagues. Le nom d’un lieu où la mort fut frôlée. Anodins ou graves, mais reliés involontairement, inconsciemment à un épisode précis, une période longue, un passage personnel comme autant de fils d’Ariane invisibles. Alors, le présent emprunte les corridors de l’âme, et permet la reviviscence d’une bribe mémorielle. Passé et présent se superposent dans une unité aussi indéfinie et troublante qu’étonnamment réelle. Dans cette valse, ce tohu-bohu de correspondances horizontales baudelairiennes, les souvenirs chéris ou maudits s’invitent. Puis repartent en ne laissant de leur passage que l’écume d’hier. Légère ou suffocante.

 

Proust avait raison.



Marcel Proust, Du côté de chez Swann (extrait) 1913.

 

Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était pas le théâtre et le drame de mon coucher, n’existait plus pour moi, quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée de thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse : ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette puissance joie ? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devais pas être de même nature. D’où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l’appréhender ? [...]

 

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D'Ocean 19/07/2008 14:33

Quelle surprise...la plume revient tracer ses belles lignes qui m'entrainent à travers des meandres extra-temporels...Biz& bon samedi***~~

Artémis 20/07/2008 18:22



Tiens, quelle belle surprise que le retour de tes impressions inspirées....


 


Qu'espérer de mieux que, réveiller par l'écho des mots et de mes souvenirs personnels effleurés, ceux de qui me lit ?


Biz, D'Ocean.