Gilda, une histoire bien plus complexe qu'il ne semble.

Publié le par Artémis

En cherchant une affiche du film Gilda à rajouter à un ancien post, j’ai trouvé cette fiche (voir ici ) au demeurant assez complète mais dont je ne partage pas l’interprétation.


Gilda (film NB de Charles Vidor, 1946). Faussement film de femme fatale, est en réalité un film complexe sur les relations amoureuses et humaines.


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Gilda Mundson Farrell : Rita Hayworth
Johnny Farrell: Glenn Ford
Ballin Mundson : George MacReady


Carnaval

Illustre l’un des thèmes centraux du film. A visage découvert, les personnages ne sont pas ce qu’ils paraissent et deviennent au plus proche d’eux-mêmes lorsqu’ils revêtent un masque. Au propre, (masques de porcs des nazis ; masque du taureau – infidélité ? - ou de bouffon du Roi pour Johnny) comme au figuré (la vamp ou la cow girl au fouet pour mieux révéler sa sincérité sentimentale). Quant à Uncle Pio, il est surtout dans le rôle du valet du théâtre de Molière : le personnage qui par son insolence, sa lucidité et son franc-parler permet un autre éclairage sur les héros.

Par ailleurs, le thème du carnaval permet de souligner les nombreux revirements de pouvoir et de rôle qui jalonnent le film.


La canne-épée de Ballin Mundson (BM)

On lui attribue une symbolique sexuelle. Bof, peut-être. Mais je pense qu’elle est bien plus intéressante que cela. Pourquoi ? Car elle symbolise la relation de BM aux autres tout autant qu’elle le représente lui-même. Comme lui, elle est dénuée de sentiments et d’émotions, dangereuse et dissimulée. D’ailleurs Gilda le confirme: " he was insane, Johnny. I was afraid all the time." ("Il était fou, Johnny. J’avais peur tout le temps")
Mais surtout, elle incarne sa conception des êtres qui l’entourent : des objets, sans volonté propre, sans sentiments ou émotions, que l’on possède, utilise et dont on dispose à sa guise. Pour BM, Gilda n’est pas une femme, Johnny n’est pas un homme. L’un comme l’autre sont sa propriété au même titre que cette canne.

" Johnny : A cane like that can come in handy. Ballin : It is a faithful and obedient friend. It is silent when I want it to be silent. It talks when I wish to talk. Johnny : Is that your idea of a friend ? Ballin : It is my idea of a friend. Johnny : Yours must be a gay life. Ballin : I lead the life I like to lead. " ( “Une canne comme celle là peut se révéler très utile.” “C’est un ami fidèle et obéissant. Il est silencieux quand j’ai besoin qu’il le soit. Il parle quand j’ai besoin qu’il parle.” “C’est votre conception de l’amitié.” “C’est l’idée que je me fais de l’amitié.” “Votre vie doit être très gaie.” “ Je vis ma vie comme je l’entends.” )"


Pouvoir, possession, narcissisme, objet.

BM incarne parfaitement le narcissisme et la déshumanisation. Une sorte d’allégorie du pouvoir . En définitif, sa relation aux autres est seulement en effet miroir avec lui. Le pouvoir qu’il exerce sur Gilda et Johnny qui lui appartiennent corps et âmes (comme sa canne, son casino, son trust sur le tungstène) le fortifie. Mais de par cette attitude, il perd, au fur et à mesure, son statut de rival et d’obstacle, face à la vigueur des sentiments unissant Gilda et Johnny.


Amitié

Là, j’avoue que j’ai peine à croire que cette amitié (que certains qualifient aussi de relation homosexuelle), surtout rapport hiérarchique, ne soit pas là pour représenter, au même titre que la haine née de leur passé, un obstacle majeur à l’idylle Gilda-Johnny. En effet, BM en sauvant la vie de Johnny au début du film le rend redevable et en quelque sorte, son âme damnée. Or, dans ces conditions, même un tricheur comme Johnny, ne pourrait trahir l’homme à qui il doit la vie et un poste de direction en lui volant son épouse. S’il le faisait, il endosserait, à son tour, les actes qu’il reproche à Gilda: être la personne qui trahit.


Amour, haine et jalousie

La relation de Johnny et Gilda est profondément fondée sur la jalousie indissociable de l’amour et la haine. Gilda l’utilise comme une arme afin de fissurer la carapace de feinte indifférence de Johnny. A mesure, que le film avance, la jalousie et la haine s’intensifient mais curieusement au lieu de les éloigner, rapprochent, les deux amoureux. La fameuse réplique de Gilda d’ailleurs le confirme : “I hate you so much that I would destroy myself to take you down with me”. ("je te hais tant que je me détruirais pour t’entraîner avec moi")

Du début à la fin, les trois sentiments sont évidents et indissociables chez Johnny tandis que Gilda bascule en permanence de l’amour à la haine.

Après avoir épousé Gilda, Johnny continue de garder ses distances, voulant l’obliger à être fidèle à son défunt mari après sa mort, faute de l’avoir été avant. Mais, de quelle trahison veut-il vraiment la punir ? Celle commise envers BM ou envers lui ? Chaque fois qu’elle tente de lui échapper en en séduisant un autre, il fait éloigner le rival et ramener son épouse. Le message est clair, derrière chaque homme qu’elle approchera, il sera là. Une énième vengeance de la supposée trahison de jadis et simultanément, une preuve de sa passion pour elle.



En conclusion, Gilda est un film qui à l’instar de ses personnages n’est pas ce qu’il paraît être. Film où la femme fatale renverse le mythe et l’imagerie de la Femme Fatale, où le tricheur refuse la tricherie, où les infidélités apparentes n’existent pas, où la haine est de l’amour, où l’amitié n’est que de la possession, où les philosophes sensibles sont policier et homme à tout faire, où la garce est une amoureuse sincère, où le dur est un tendre en secret, où celui qui possède finit dépossédé, où les symboles sont à multiple sens, où passé et présent sont d’une égale force, où le jeu d’ombre et de lumière permanent à l’image est intimement lié à la psychologie des personnages. Ceux qui n’y ont vu qu’un film glamour avec un strip tease suggéré et suggestif devraient le revoir. Gilda est un film qui interroge plus qu’il ne répond et qui démontre qu'en amour, la puissance et la sincérité des liens surmontent les obstacles.


 




Put the blame on Mame comme Amado Mio servent toutes deux à dépeindre également le vrai caractère de Gilda.

Publié dans Cinéma

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dasola 27/12/2007 05:52

Félicitations pour cette longue analyse de ce film vu il y a longtemps et que pour ma part, ne m'avais pas passionné. Comme tout le monde, je n'ai que le souvenir de "Put the blame on Mame" et le strip-tease au gant.. Après avoir lu votre analyse, il faudrait que je revois ce film sous un oeil neuf. Et sinon je vous souhaite de bonnes fêtes et une excellente année 2008.

Artémis 28/12/2007 20:26

Merci. Cette analyse résulte de plusieurs visionnages puis d'une réflexion sur des aspects intrigants du film.  Initialement, j'avais essentiellement vu, comme vous, l'aspect glamour et le soit-disant "strip-tease d'anthologie " qui d'ailleurs m'aurait probablement davantage intéressé si Glenn Ford avait été à la place de Rita Hayworth. Bref, le film est encore souvent  réduit à cela. Dommage.Or, Gilda -comme beaucoup de films de cette époque- est passionnant car il possède plusieurs niveaux de lecture. Les auteurs et cinéastes avaient recours aux symboles et sous-entendus afin de contourner les règles drastiques de la censure et conserver une certaine liberté artistique.

Carine 20/12/2007 16:18

Rien à voir avec ton article mais je désirais te souhaiter de bonnes fêtes de fin d'année !

Artémis 21/12/2007 15:07

Merci Carine. A mon tour, je te souhaite de belles fêtes de fin d'année.

D'Ocean 17/12/2007 16:17

Quelle analyse ! Les explications concernant les personnages principaux sont très précises et justifiées...de même, tu défends la portée du film bien plus moral que son apparence..remettre les points-d'honneur et de valeur- sur les "i"...quand ta plume devient plus acérée...elle cisèle ~~bonne soirée Artémis~~

Artémis 17/12/2007 20:05

Merci D'Ocean. Je souhaitais présenter ma vision du film qui diverge de celles que je peux lire ailleurs. Sans doute, est-ce lié au fait que Gilda permet plusieurs lectures possibles. A moins que je ne sois plus originale que je ne le pense. Mais ça m'étonnerait. Il me semble que certains films, comme les êtres, possèdent tant de facettes que les résumer à une scène - strip-tease final (vidéo)- soit caricatural.Après, à chacun de se forger une opinion personnelle.