In memoriam

Publié le par Artémis


Mardi 17 août
 
 
Ce couloir est long. Pourtant, il ne doit pas faire plus d’une trentaine de mètres. Troisième porte à droite, passé l’accueil et une dizaine de mètres avant le poste de garde des internes et des infirmières. Cinquième fois que nous venons, en une douzaine de jours et j’ai toujours cette étrange impression. Une hostilité contenue, une bienveillance factice, une pesanteur diffuse accentuée par la surveillance des allers et venues, des paroles rapportées aux équipes de direction à la vitesse de la lumière, flottent dans l’air. L’avantage, c’est que nous n’avons désormais presque plus rien à expliquer au médecin-chef. Nos propos, même dans l’ascenseur, devant témoins –puisqu’au début nous ne nous méfions pas- lui sont connus dans le court laps de temps passé dans la salle d’attente avant l’entrevue. Magique ? Non, détestable ! L’impression parfois d’évoluer dans un livre de Kafka, dans les scènes finales de Soleil vert ou à l’époque soviético-KGBesque. Dès que nous arrivons ici, nous avons hâte de partir.

Je jette un regard dans les autres chambres pendant que nous nous dirigeons vers le poste de garde. Des corps allongés sur des lits, si dégradés qu’ils sont déjà presque cadavres. Dans cette unité, la concentration de malades incurables est telle que la mort imminente emplie l’espace jusqu’à l’asphyxier. Je n’aime pas cet endroit, une demi-heure y est déjà éprouvante. Je demande le résultat des analyses qu’ils t’ont faites à l’interne qui élude. J’insiste, niveau des hématies, des lymphocytes, ce genre de choses. Sa réaction est inattendue ; agressivité, nervosité palpable et sueur à grosses gouttes en dépit de la climatisation. Je pense que mon intuition, une fois de plus, ne m’a pas trompée. Je continue, je veux ces réponses. Il m’interrompt au milieu d’une question, téléphone au médecin qui supervise ce service et nous expulse dans ta chambre.
 
Chambre seule, forcément à cause de la dernière fois. Je repense rapidement à tous ces mois qui nous ont parus une décennie. Etendu sur ce lit, les yeux fermés, dans ce décor glacial, tu ressembles à un gisant. Je ne te reconnais toujours pas. Pas plus qu’il y a un mois. Ce jour là, quelques semaines sans te voir et j’étais face à un inconnu. Je cherchais en vain, dans ton visage, tes yeux, ta voix, ton corps, ta démarche, mais je ne reconnaissais rien. Indescriptible. Inimaginable.
 
L’interne revient, plus confus encore dans ses explications. En définitif, je crois que je préférais celui de la semaine dernière. J’ai l’impression que nous dérangeons par notre présence accrue. Je le vois, je le sens lorsque nous lui disons que nous reviendrons demain. Je crains qu’ils n’écoutent ta sœur et ne suivent leurs intentions, malgré tout. 

En remontant ce couloir, nous croisons une vieille femme. Elle nous demande son gilet. Nous lui répondons que nous ne l’avons pas et au fur et à mesure, ses propos deviennent de plus en plus incohérents. Nous nous regardons, elle a visiblement perdu totalement la raison. J’ignore si c’était déjà le cas en arrivant ici mais, à demeurer dans cet endroit chaque jour, peut-il y avoir une autre issue hormis la mort ? Combien de personnes ressortent d’ici ? C’est une question que je me pose encore à ce jour.
 
Mercredi 18 août, minuit et trente six minutes.
 
Ils ont appelé et d’une voix sans âme, t’ont annoncé qu’il venait de décéder et que tu pouvais venir prendre ses affaires demain ou les récupérer à la morgue. Un message aussi mécaniquement inexpressif que celui d’une machine.

Décédé, tu parles comme si nous ne le savions pas, il a été euthanasié. D’ailleurs, après l’enterrement, notre ultime visite au médecin chef de cette unité nous le confirmera. A force de questions, d’agressivité ouvertement méprisante de sa part à notre égard –pour la première fois- succédant à une amabilité feinte, le voile de l’hypocrisie s’effrange. Elle sait que nous savons. Elle invoque son droit à une fin de vie où il devait " être confortable ". Ces mots je les entends encore. " Etre confortable " ? Mais aucun être vivant n’est " confortable " ! Seuls les objets, les lieux, le sont. 

Pourtant, il est impossible de confondre l’inanimé et le vivant.
 

Publié dans Expression

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JFDP 26/08/2007 08:52

J'ai parcouru les bribes musicales proposées et t'es laissé un commentaire anodin; puis j'ai lu cet article qui m'a interpellé par son immense sensibilité doublée d’un strict réalisme. Sachons garder en mémoire les êtres aimés avec des visages et des corps mobiles, expressifs... Heureux.À bientôt.

Artémis 27/08/2007 13:26

Merci pour le partage du ressenti à la lecture de mon texte. Je suis totalement d'accord qu'il faille garder de nos proches décédés, des souvenirs heureux, en mémoire. C'est la raison pour laquelle, il me faut d'abord distancer les souvenirs douloureux. Dans mon cas, cela passe par l'écriture même si je suis loin ici d'avoir tout exprimé. Le reste, je ne le publierai pas.A bientôt et en attendant, bonne continuation, également.

D'Ocean 22/08/2007 10:54

L' encre ne coule pas ..mais les perles de larmes glissent...émotion partagée...

Artémis 22/08/2007 13:48

Merci. Tu trouves toujours les mots justes, sensibles et pudiques à la fois. Triste anniversaire mais je sentais que je devais écrire.