Par une nuit sans lune.

Publié le par Artémis

Le ciel est noir, à peine entaché de brisures d’opales. S’il n’y avait pas les réverbères, au garde à vous sur le trottoir, l’on ne verrait même pas ses pieds.
L’air est doux, humide, chargé de parfums de seringats et de sous-bois. Etonnant, en ville. Les jardins alentours, sans doute. C’est si calme, si silencieux, trop d’ailleurs.
 
Derrière le trottoir opposé, une grille, digne d’une propriété bourgeoise de 1900, en ferronnerie ouvragée bleue et une plaque ancienne sur le pilier droit, revêtue de l’inscription le Dahlia noir. Emergeant des arbres noircis par la nuit et emprisonnés par cette enceinte, une bâtisse haute d’une quinzaine de mètres, constituée d’un entresol, trois étages, une dizaine de fenêtres, un perron accessible par un escalier de pierre de quelques marches et un toit d’ardoises.
 
Le bourdonnement à peine audible de rares voitures émane de la ville, en contrebas, lorsqu’un bruit tue le silence : tac tac bang, tac tac bang. Deux coups secs, un coup sourd, aux accents de Das Sein bégayés, se répètent quatre fois provenant de cette demeure. Intrigué, il traverse et s’approche des grilles, regarde au travers et ne voyant rien, tourne machinalement la poignée du portail. Dans un grincement de rouille, le portillon s’ouvre ce qui ne le surprend étonnamment pas. Il marche sur les graviers de l’allée dont le ronronnement s’ajoute au bruit qui a éveillé sa curiosité. Les fenêtres du bas sont closes par des volets métalliques à la différence de celles des autres étages et de l’œil-de-bœuf du toit, dont les vitres laissent filtrer l’obscurité des pièces. Endormie, inoccupée, abandonnée ? Il répondrait plutôt abandonnée. L’étrange bruit persiste cependant et avec lui, ses investigations. En passant devant une haie de thuyas, son cœur se serre, une forme noire vient de le frôler, visiblement aussi mécontente qu’apeurée : un merle involontairement chassé par l’intrus.
 
A mesure qu’il approche, le bruit à la régularité de métronome devient plus fort, ne laissant aucun doute sur sa provenance. Nonobstant, il ne parvient toujours pas à le localiser précisément. Il s’avance et manque de chuter. Son pied vient de heurter un obstacle. L’ombre est trop dense et il ne peut voir la nature de ce qu’il a percuté. Il se penche et entreprend de le deviner à tâtons. Assez dur, plutôt froid, environ cinquante centimètres de longueur et une dizaine de diamètre, enveloppé dans du plastique. Probablement une branche dans un sac poubelle. Mettre une lampe torche dans la poche de ma veste pense-t’il avant de reprendre sa route prudemment, avec appréhension. Le vent se lève en bourrasque et il ne sait ce qui le fait le plus frissonner, la fraîcheur soudaine de l’air qu’il apporte ou l’atmosphère de cet endroit. Les deux, certainement. Le bruit s’accélère sur le côté gauche de la sinistre demeure. Ses yeux habitués à l’absence de luminosité sont soudainement et momentanément aveuglés par la lumière qui vient de s’allumer et traverse les vitres de la fenêtre gauche du dernier étage. Ses traits se crispent, il recule dans le parc et attends. Une silhouette, dont l’ombre s’étale au plafond, s’approche de la fenêtre et l’ouvre, se penche puis la referme. La fenêtre ne s’éteignant pas, le force à attendre. Rien ne se passe et le bruit redouble. Vite en avoir le cœur net pour quitter les lieux au plus vite. Il se faufile sur la gauche de la maison et là, devant lui, les coupables en pleine action. Un mobile mû par une roue à ailettes et un panneau d’aggloméré défraîchi, appuyé sur quelques planches disparates, frappant le mur de meulière avec l’invisible main de leur complice, le vent.
 
Voila, maintenant que vous savez, votre nervosité à dû chuter. C’est souvent l’inconnu, plus que le fait ou le sujet, qui est angoissant, qui est anxiogène. Je vous invite à relire le texte,  pour constater dans quelle mesure votre impression diffère. Preuve que le regard que l’on porte sur le même fait ou être, influence la perception et la conception qui en résultent. Preuve que les faits et les êtres sont autant ce qu’ils sont intrinsèquement que l’angle sous lequel on les considère.

Publié dans Nouvelles

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VeriDian Ocean 13/08/2007 14:29

Oui, je l'ai bien lu deux fois..et  d'autant plus aimé..dès les premières lignes, le mot "pitch" m'est venu à l'esprit...bon sujet pour un film! Le style génère des images précises, on entre dans le mystère. Je vais lire les nouvelles antérieures...à bientôt!

Artémis 14/08/2007 13:32

Merci de ton commentaire et de l'avoir bien argumenté. Une critique positive ou négative est toujours utile. J'ai accentué l'aspect descriptif afin que la représentation mentale soit facilitée, d'où l'aspect visuel que tu as souligné. Je suis contente que cela permette d'entrer dans la nouvelle.